Etranger

La société par son essence n'est rien d'autre qu'un groupe d'hommes. Le groupe comme structure exige l’existence d'au moins un point commun entre ses membres. Généralement ce point commun dépasse son rôle de simple catalyseur ayant créé un lien entre les gens, il devient alors un instrument de classement et d’organisation. Les hommes ont un besoin naturel de savoir qu’ils ne se trompent ni dans leurs pensées ni surtout dans leurs jugements ; c’est pourquoi ils cherchent vivement d’autres individus qui les fortifient dans leur idée en partageant leur point de vue. Plus ils trouvent ces alibis, plus ils sont dans la certitude de leur bon droit. C'est à ce moment-là que le groupe comme organisme social devient dangereux, parce que chaque membre du groupe a la forte impression d’avoir des jugements justes et toute personne qui ne partage pas son (leur) opinion - et donc ne fait pas partie de son environnement - est considérée au moins comme fautive sinon comme un ennemi de tout le groupe, voire de toute la société.

Albert Camus décrit à sa manière cette situation dans les explications qu’il nous a laissé pour son roman  l’« Etranger »

 

" [...] Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c'est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir.

[...]

...On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans L'Étranger l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Meursault pour moi n'est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d'ombres. Bien qu'il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace, l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité. Il m'est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j'avais essayé de figurer dans mon personnage le seul christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que je l'ai dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l'affection un peu ironique qu'un artiste a le droit d'éprouver à l'égard des personnages de sa création.»